« Ce sont eux qui font tout le travail des colonies et dont on se sert comme de bêtes de somme. Et après qu’on s’en est servy, on les revend. J’ai trouvé cette maxime si opposée au bon naturel de l’homme, que je la regarde comme une marque d’une âme basse et sordide, qui croit que l’homme n’a de liaison avec l’homme que pour ses besoins et pour sa seule utilité. »
Journal de voyage en Louisiane de Franquet de Chaville (1720-1724) publié par G. Musset (p. 99-143), Journal de la Société des Américanistes de Paris, t. 4, Hôtel de la Société nationale d’acclimatation, Paris, 1903,
p. 135-136


Pour les Français comme pour les colons des autres pays européens, l’établissement d’une colonie prospère ne peut se faire que par une main d’œuvre robuste, docile et gratuite. Ce point de vue cynique est renforcé par l’usage de la traite dans un grand nombre de pays d’Afrique.

Gregor Brandmüller (1661-1691), Les Trésors de l'Amérique : un enfant dans les bras de la nourrice noire au cou cerclé d'un collier d'esclave, représentant l'Afrique ; au centre, l'enfant indien symbolise l'Amérique, dont la richesse est attestée par les trésors posés sur le panier de vannerie indienne, et que présentent l'enfant européen (à gauche) et asiatique (habillé de soie). Cette allégorie de 1682, date du baptême de la Louisiane, fait sans doute le portrait des quatre enfants de la famille d'un armateur qui tire ses richesses du monde entier, au détriment de l'Afrique...
Musée du Nouveau Monde, La Rochelle
Gregor Brandmüller (1661-1691), Les Trésors de l'Amérique : un enfant dans les bras de la nourrice noire au cou cerclé d'un collier d'esclave, représentant l'Afrique ; au centre, l'enfant indien symbolise l'Amérique, dont la richesse est attestée par les trésors posés sur le panier de vannerie indienne, et que présentent l'enfant européen (à gauche) et asiatique (habillé de soie). Cette allégorie de 1682, date du baptême de la Louisiane, fait sans doute le portrait des quatre enfants de la famille d'un armateur qui tire ses richesses du monde entier, au détriment de l'Afrique...
Musée du Nouveau Monde, La Rochelle

Du XVIIe au XIXe siècle, douze à quinze millions d’esclaves sont achetés en Afrique en échange de pacotilles dérisoires, d’armes et d’alcool. La traite ne profite économiquement qu’aux Européens et plus tard aux Américains. La position de ces États est uniquement dictée par leurs intérêts ; elle est justifiée idéologiquement par une prétendue infériorité de la race noire, à laquelle l’esclavage apporterait les bienfaits de l’évangélisation. De son côté, si l’Église rappelle fréquemment que les Indiens des pays colonisés sont des hommes qui ont des droits, elle ne les accorde pas aux Noirs, même baptisés. Ce sont pourtant des prêtres, l’Espagnol Las Casas au XVIe siècle et l’abbé Raynal dans la France du XVIIIe siècle, qui s’insurgent avec le plus de vigueur contre la traite des esclaves.

Saint-Sauveur, Costume des peuples : Marchands d’esclaves à Gorée, 1796
Bibliothèque des Arts décoratifs
  [1] Saint-Sauveur, Costume des peuples : Marchands d’esclaves à Gorée, 1796
Bibliothèque des Arts décoratifs
Entrave et collier d’esclave
Musée d’Art africain, Lyon
  [2] Entrave et collier d’esclave Musée d’Art africain, Lyon

En 1724, Louis XV fait adapter pour la Louisiane le Code Noir, qui régit depuis 1685 la condition des esclaves français des Îles, en interdisant notamment le mariage et le concubinage interraciaux.

Visage de Noir en couverture du Code Noir de 1743
BNF, Imprimés On a relevé l’ambiguïté de ce texte, qui fait de l’esclavage une institution réglementée, mais qui vise aussi à protéger les esclaves de la toute-puissance de leurs maîtres. Cette protection s’avère toute théorique. L’essentiel est que pour la première fois, un État moderne admet, réglemente et institue l’assimilation d’êtres humains à des « biens meubles », considérés du seul point de vue de leur valeur marchande.

Visage de Noir en couverture du Code Noir de 1743
BNF, Imprimés


Lassus, Les esclaves au travail sur la plantation de la Compagnie des Indes, face à La Nouvelle Orléans (1726)
CAOM, DFC Louisiane 6A/71
Lassus, Les esclaves au travail sur la plantation de la Compagnie des Indes, face à La Nouvelle Orléans (1726) CAOM, DFC Louisiane 6A/71

Si la condition des esclaves est attachée à des considérations sociales, c’est au nom des nuisances que pourrait engendrer cette sorte particulière de marchandise : révolte, « marronnage » (fuite), métissage. L’affranchissement ne peut procéder que des maîtres : en accord avec les institutions royales, le maître peut racheter le Noir pour sa valeur reconnue. La catastrophe humanitaire de la traite négrière, qui a rendu exsangue un continent et qui a perverti à la fois les relations des Occidentaux avec le reste du monde, et le regard que l’Occident porte sur lui-même et sur les autres, apparaît comme un avatar monstrueux de l’aventure coloniale. Le décret de la Convention abolissant l’esclavage (1794), ou la position abolitionniste de Jefferson aux États-Unis (1800), n’ont trouvé une application concrète que plus d’un demi-siècle après. En Louisiane comme dans les autres colonies, les esclaves noirs vivent à l’écart des Blancs et des Indiens, dans des « camps de nègres » contenant leurs propres hôpitaux, des cimetières distincts, des cases régulièrement disposées de façon à faciliter la surveillance. Leur sévère règlement intérieur punit toute réunion improvisée, tout manquement à la discipline et au respect, et toute union sexuelle non approuvée par le maître.

De Batz, Camp des esclaves de la Compagnie à La Nouvelle Orléans en 1732
CAOM, DFC Louisiane 6B/91
[1] De Batz, Camp des esclaves de la Compagnie à La Nouvelle Orléans en 1732
CAOM, DFC Louisiane 6B/91
De Batz, Hôpital des esclaves de la Compagnie à La Nouvelle Orléans en 1732, (détail)
CAOM, DFC Louisiane 6C/92
[2] De Batz, Hôpital des esclaves de la Compagnie à La Nouvelle Orléans en 1732, (détail)
CAOM, DFC Louisiane 6C/92