« L'Etat d'ingenieur est si négligé depuis l'Etablissement de la Compagnie des Indes dans ce pays, que l'on a regardé comme un espece de fou, un capitaine d'infanterie qui […] demanda à estre employé en cette qualité dans la Colonie. La folie est d'autant plus grande disoit on qu'il quite un Etat, ou en travaillant à sa fortune il parviendra en même tems par son ancienneté aux honneurs et grades de son Etat... [...] Voila une des principales raisons qui degoutte les officiers d'un etat, dont la Colonie a d'autant plus de besoin que tout ï est à faire ».
CAOM, C13C 1, f° 11-16, vers 1731


Ordres de mission pour l’ingénieur en chef Louis Pierre Le Blond de Latour, le 8 novembre 1719
CAOM,  B42bis, f° 311 Les ingénieurs de la Louisiane sont des militaires, soit des titulaires ayant fait les études théoriques et pratiques du métier, soit des officiers réformés promus « ingénieurs ». Avec les pères Jésuites, les officiers de haut rang, le gouverneur et certains patrons de concessions, ils constituent la maigre élite de la colonie. Leurs compétences, formées dans les armées du Roi à l’Est ou aux Pyrénées, doivent s’adapter aux conditions tropicales de la Basse-Louisiane et aux matériaux trouvés ou fabriqués sur place : bois de cyprès, chaux d’huître, brique de qualité variable. Ainsi, dans les premiers temps de la colonisation,
Ordres de mission pour l’ingénieur en chef Louis Pierre Le Blond de Latour, le 8 novembre 1719
CAOM, B42bis, f° 311

les bâtiments construits, élevés en quelques jours ou semaines, ne durent guère au-delà de trois à cinq ans. Leurs ordres de mission s’exercent sur deux aires géographiques. Sur le golfe du Mexique, il s’agit de trouver le meilleur port et d’en aménager les passes. En Louisiane intérieure, il faut créer le réseau nécessaire de postes militaires et de comptoirs commerciaux. Ce dispositif débouche en fin de compte sur le choix de l’emplacement d’une capitale.
Les ingénieurs se heurtent aux intérêts de la Compagnie, à ceux des colons déjà installés, et à l’autorité mal partagée du commandant général et de l’ordonnateur. Pour autant, ils ont généralement assez d’autorité pour ne pas faillir à leur tâche, imposant finalement des choix judicieux d’emplacement, de morphologie et de techniques constructives.

Lettre de l'ingénieur Pauger se plaignant des maisons construites à La
Nouvelle Orléans
CAOM, C13A 6, f° 140-141, 19 août 1721 Lettre de l'ingénieur Pauger se plaignant des maisons construites à La
Nouvelle Orléans
CAOM, C13A 6, f° 140-141, 19 août 1721
Lettre de l'ingénieur Pauger se plaignant des maisons construites à La Nouvelle Orléans
CAOM, C13A 6, f° 140-141, 19 août 1721

Déplacement de La Mobile sur un lieu plus favorable, abandon du Biloxi au profit de La Nouvelle Orléans, disposition des forts et des concessions à proximité des villages Indiens, adoption de plans de ville réguliers et de structures architecturales simples, formation d’ouvriers spécialisés sur place : l’ensemble de ces options, opiniâtrement défendues par une poignée d’hommes seulement, a laissé une marque durable sur le paysage rural et sur les deux villes de la Louisiane.

Les ingénieurs qui ont donné l’impulsion décisive à l’aménagement de la Louisiane, sont tous morts en quelques années (Le Blond de La Tour et Pinel de Boispinel en 1723, Pauger en 1726, Devin en 1735), ou rentrés précipitamment en France (Franquet de Chaville en 1724). À leurs successeurs, plus résistants aux fièvres, reviendra d’exécuter la plus grande partie des travaux qu’ils avaient prévus, dans les temps moins favorables du déclin de la Compagnie des Indes et de la régie royale.